Le travail, c’est la santé?
Le travail en question
Par Stéphane Thibodeau
Jamais n’a-t-on placé le travail aussi haut dans une civilisation. Non seulement le travail ce serait la santé selon l’adage, mais c’est carrément ce qui définit l’existence de beaucoup de gens. Quand on veut vous connaître, on vous demande ce que vous faites dans la vie — lire, quel est votre travail. Celui qui ne travaille pas est un malheureux qui a DROIT à un travail, et s’il ne s’en trouve pas un, il devient un exclu, un parasite. Une économie en santé atteint le « plein emploi », même si ce plein emploi suppose un certain chômage naturel, seuil en dessous duquel il n’est pas vraiment possible de descendre.
Pourtant, ceux qui travaillent ne sont pas plus heureux. Ils ont la possibilité de devenir des consommateurs, mais leur travail n’a pas plus de sens pour autant. Les travailleurs sont des « employés », c’est-à-dire qu’un « employeur » les emploie à ses propres fins. Le travailleur, lui, n’a plus qu’un rapport ténu avec la finalité de son travail. L’artisan qui produisait une chaise et la revendait au marché pouvait être content de son travail, mais l’horizon de l’« employé » se limite aux pièces qu’il usine ou à la tâche plus ou moins mécanique qui s’insère dans une longue chaîne. La finalité de son travail n’est plus tant de créer des choses que de permettre la croissance de l’entreprise pour laquelle il travaille. D’où sans doute une perte de sens du travail qui expliquerait l’explosion des cas de burn-out — en 2010, 50 % des absences au travail sont liées à des problèmes psychologiques, contre 20 % en 1990 selon l’Institut national de santé publique du Québec*. Non seulement le travail n’est plus la santé, mais il nous rend carrément malades!
On pointe du doigt le stress, mais le stress n’est pourtant pas quelque chose qui serait apparu récemment au travail. Il faut regarder ailleurs. De plus en plus de gens ne supportent plus leur travail. Qu’est-ce qui a changé à ce point au cours des dernières décennies qui fait du travail non un facteur de santé, mais de maladie mentale?
Je lisais l’autre jour un article sur Régis Debray, un écrivain français qui insiste sur l’importance de la transcendance dans les sociétés. Cette transcendance peut prendre une forme religieuse, mais pas seulement. L’être humain a besoin d’avoir le sentiment de travailler pour quelque chose de plus grand que lui-même, pour une finalité qui le dépasse et donne un sens à sa vie. Les bâtisseurs des cathédrales du moyen-âge ne souffraient sans doute pas de détresse au travail, parce que même le plus humble tailleur de pierre travaillait à bâtir une maison pour Dieu... Nous, nous travaillons pour quoi? Pour un salaire. Pour pouvoir nous acheter des choses, et non plus les faire. Le produit de notre travail ne nous concerne plus vraiment. Si nous travaillons pour quelque chose de plus grand que nous, c’est pour l’économie, et cette nouvelle transcendance n’a rien de bien inspirant... La croissance économique placée au-dessus de tout le reste, mais la croissance économique pour quoi au juste? Pour qu’une minorité s’enrichisse au bout du compte? S’il fallait plutôt parler de droit à la paresse? De droit à ne plus être « employé » par un employeur qui n’a plus aucune considération pour nous, qui ne s’intéresse qu’à notre force de travail pour en tirer un profit et faire croître une économie qui ne pourra pas croître éternellement de toute façon sur une planète dont les ressources sont limitées? Pour les Grecs anciens, le travail était plutôt dévolu aux esclaves : le citoyen libre pouvait passer ses journées sur l’agora à discuter. C’est là que sont nées la philosophie et la démocratie... Pourquoi donc avons-nous mis si haut le travail, alors que c’est dans nos temps « libres » que nous pouvons être pleinement nous-mêmes, et pas seulement des « employés » dévolus à des tâches dont nous percevons de moins en moins le sens?
Je ne fais pas la promotion de l’inactivité, mais de la créativité. La créativité a besoin de liberté, de temps libres et d’« une chambre à soi », comme le concluait Virginia Woolf, qui se demandait pourquoi l’art était surtout une affaire d’hommes... Alors que l’on nous avait promis que l’augmentation de la productivité devait nous apporter plus de temps libres — la fameuse société des loisirs —, la semaine de travail tend à s’allonger de nouveau, et cette augmentation de la productivité ne sert surtout qu’à enrichir, en réalité, une minorité qui en profite. Nous produisons plus pour permettre les rationalisations qui vont nous mettre au chômage et rendre l’entreprise pour laquelle nous travaillons plus profitable...
Stéphane Hessel nous dit de nous indigner dans son fameux pamphlet, j’ajouterais cette injonction : paressez! On nous demande de nous trouver un travail pour devenir plus productifs et consommer le produit du travail d’autres travailleurs comme nous pour enrichir ultimement une petite minorité dont nous ne faisons pas partie. Mettons fin à ce cycle! Devenons moins productifs, refusons le gavage de biens de consommation pour choisir la simplicité. Pas seulement pour éviter d’épuiser les ressources de cette planète, mais pour être plus libres. Pour ne plus être des « employés », mais des êtres humains créateurs. Avant la révolution industrielle, on travaillait comme des bêtes, puis on nous a fait travailler comme des machines... Réclamons le droit maintenant de laisser de plus en plus le travail aux machines et à ne lui consacrer qu’une part de plus en plus réduite de notre temps, non pour devenir inactifs ou consommer des loisirs, mais pour utiliser notre potentiel créateur. C’est la créativité qui donne un sens à notre vie et à nos efforts.
C’est en nous montrant plus créatifs que nous dessinerons un nouvel avenir, plus durable...


